vendredi 17 mai 2013

Juan de Zumarraga, le Frantses qui gardait des cochons


Voici l'introduction d'un premier chapitre de ce qui pourrait peut-être un jour être une plus longue histoire. Il s'agit du personnage dont je vous ai parlé dans mon dernier blog et qui, finalement, n'est pas mort-né. 




Juan se disait basque. C’est d’ailleurs sous l’appellation de Juan de Zumarraga, le nom de la vallée dont il était originaire, qu’il doit sûrement figurer sur une ou l’autre des nombreuses listes d’enrôlement d’équipages que l’on peut trouver dans les dépôts d’archives de son époque. Quant à une preuve plus tangible de sa naissance, par exemple une attestation de baptême, mieux vaut ne pas trop y penser. À Zumarraga, ce n’est qu’à partir de 1576 que les registres paroissiaux ont commencé à être tenus d’une façon rigoureuse, soit une bonne soixantaine d’années après la naissance de Juan. 

Sa mère s’appelait Jeanne. Elle n’était encore qu’une enfant quand ses parents, un Gascon et sa compagne qu’on appelait la Frantsesa (la Française en Euskara, la langue basque) vinrent travailler aux récoltes sur le domaine des Etchedorry situé sur les flancs du mont Beloqui pas très loin d’un réputé ermitage dont le nom, Zumarraga, avait été adopté pour nommer la vallée toute entière. À la fin de la saison, le couple laissa sa fille comme servante dans la maison de Luis Abitzu Etchedorry, le maître du  domaine. Celui-ci l’engrossa quelques années plus tard, peu après ses premières règles. 

Juan n’a pas gardé beaucoup de souvenirs de sa mère, car il devait avoir environ quatre ans quand elle mourut des suites d’une fausse couche, le laissant avec sa sœur Adela, née environ un an après lui, aux soins des domestiques de la maison. Cependant, comme Jeanne lui avait toujours parlé en français, si du moins l’on pouvait qualifier ainsi le patois qu’elle baragouinait, c’était un héritage dont il était très fier et que, contrairement à sa sœur, il s’était toujours efforcé de le cultiver en cherchant à s’exprimer dans cette langue toutes les fois que c’était possible. Ce qui, l’été, était assez fréquent parce que Zumarraga est située sur une route qui permettait de relier deux des plus importantes branches du célèbre chemin de Compostelle.    

À la ferme, l’Euskara était prédominant, car c’était la langue du patron et de sa famille. Cependant, pour les récoltes, ils engageaient des travailleurs saisonniers en provenance de tous les pays avoisinants. On pouvait donc y entendre, selon les années, tout autant le castillan que le catalan, le galicien ou le gascon.    

Il faut dire qu’à la naissance de Juan, l’État espagnol comme on le connaît aujourd’hui venait tout juste d’être constitué. En effet, ce n’est qu’en 1492 qu’Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon réussirent à unir les différentes entités politiques qui occupaient la péninsule ibérique, à l’exception du Portugal. La vallée de Zumarraga faisait et fait toujours partie du Guipuzcoa, l’une des trois provinces basques espagnoles, qui fut incorporée au Royaume de Castille en 1200. Cette vallée d’à peine trois kilomètres de large sur dix kilomètres de long ne se trouve pas très loin des sources de l’Urola, une rivière qui se jette soixante kilomètres plus loin dans la mer Cantabrique. Sa population composée d’environ 800 âmes et essentiellement de vocation agricole à l’époque où Juan y vivait, avait l’étrange particularité de s’être établie sur le flanc des montagnes où elle s’échinait depuis des siècles à cultiver des terres qui ne donnaient que de médiocres rendements alors que les fertiles terres du fond de la vallée étaient laissées en friche. C’est que, à cause de la pluviosité de son climat et de l’imperméabilité du sol des pentes des montagnes environnantes, les eaux de l’Urola étaient sujettes à de subites hausses de niveau qui entraînaient de fréquentes inondations. Ces débordements pouvaient non seulement détruire les récoltes, mais entraînaient aussi la formation de marécages qui avaient la réputation de favoriser l’éclosion de maladies. 

C’est dans cette forêt marécageuse qui couvrait le fond de la vallée des deux côtés de la rivière Urola que quelques années après la mort de Jeanne on envoya Juan et Adela garder les cochons. 

Proches parents des sangliers sauvages, ces petites bêtes laineuses noires se distinguaient des gros porcs blancs que l’on gardait à longueur d’année à la ferme et que l’on engraissait avec soin afin d’assurer la production du lard salé, un aliment de base, mais aussi un produit qui se vendait bien sur le marché de l’approvisionnement des navires de haute mer. Chaque année, Abitzu Etchedorry en envoyait plusieurs tonneaux à un commerçant de Deba, sur la côte. Les petits cochons maigrichons de la vallée de Zumarraga étaient, quant à eux, réputés pour le jambon qu’on en tirait et dont la plus grande partie était exportée vers Pampelune, la capitale du royaume de Navarre située plus à l’est et, de là, à Barcelone, la capitale de la Catalogne.    

Il n’y a pas de doute que les porcs qu’on avait confiés à Juan et Adela ...





La suite est en lecture libre et téléchargeable sur le site Atramenta que vous pouvez joindre en cliquant ICI

lundi 29 avril 2013

La naissance d’un personnage de fiction


Depuis quelques mois, tout en poursuivant mes lectures sur l’histoire de la conquête de la Colombie et, pour ainsi dire "par la bande", sur l’histoire de la conquête du Nouveau-Monde par les Espagnols, je me demande quelle serait pour moi la meilleure façon d’utiliser tout ce bagage de connaissances. 

Au début, je pensais m’en servir pour écrire une histoire de la conquête de la Colombie, car j’ai pu constater que les ouvrages en français traitant de ce sujet sont d’une grande rareté. Même si je n’ai pas fait d’études en Histoire et que je ne suis pas reconnu comme historien, je crois que je pourrais écrire un livre qui se distinguerait par son approche. Je garde en effet l’espoir de trouver une façon de comparer ce qui s’est passé au Canada au début de la Nouvelle-France et ce qui s’est passé en Colombie lorsque les Espagnols ont commencé à s’y établir. Cela pourrait être un moyen de mieux comprendre pourquoi l’histoire de ce pays a toujours été si marquée par la violence.  

C’est en ayant cette problématique en tête que, je ne me rappelle plus par quel hasard ou par quelle suite d’idées, je me suis retrouvé à m’intéresser à l’histoire de la présence des chasseurs de baleines Basques dans le golfe Saint-Laurent au cours des premières décennies du 16e siècle, soit avant même la « découverte » du Canada par Jacques Cartier en 1534. 

Il est en effet maintenant reconnu que Jacques Cartier était loin d’être le premier à naviguer dans les eaux du golfe Saint-Laurent et probablement aussi dans le fleuve comme tel. Certes, l’explorateur malouin l’a exploré et cartographié et il a officiellement pris possession du territoire au nom de roi de France, mais tout au long de son journal il note à plusieurs reprises des rencontres avec des navires de pêcheurs de morue et de chasseurs de baleines qui sont la preuve même que cette région était déjà fréquentée bien avant son passage. De plus, le comportement des Iroquoiens qu’il a rencontré à la Baie-des-Chaleurs montre bien que ceux-ci avaient l’habitude de commercer avec des navires européens. Des documents notariaux témoignent que des pêcheurs de morue bretons, anglais, portugais, basques français et espagnols fréquentaient les eaux du golfe Saint-Laurent depuis le début des années 1500. Plusieurs historiens se risquent même à avancer l’hypothèse qu’ils auraient pu si rendre au cours de la dernière décennie du 15e siècle, peu après ou peut-être même avant que Christophe Colomb ne débarque dans les Antilles. Il reste cependant qu’il n’existe aucune preuve directe de ces voyages à part des allusions dans certains documents où par exemple l’on pouvait écrire qu’un tel ou un tel allait pêcher aux Terres Neuves depuis quinze ou vingt ans. Ce n’est qu’à partir du milieu du 16e siècle, avec l’augmentation du tonnage des navires et donc de leur valeur, que les pêcheurs commencèrent à prendre l’habitude d’assurer leurs navires et leurs cargaisons ou d’authentifier chez le notaire des accords entre partenaires financiers. Chose certaine, ces marins étaient techniquement capables de le faire. En effet, les navires et les équipages des expéditions de découvertes étaient souvent recrutés parmi les pêcheurs qui avaient déjà l’expérience des voyages sur l’Atlantique. D’ailleurs, la caravelle, le navire qui rendit possible ces expéditions, était tout autant utilisée par les pêcheurs que par les explorateurs. À l’époque, il n’y avait pas de différence entre un navire de pêche transatlantique, un navire d’exploration, un navire de commerce, ou même un navire de guerre ou de pirates. Il était courant aussi qu’un navire ayant servi à la pêche à la morue ou à la chasse à la baleine pendant quelques années soit ensuite vendu pour servir sur la route des Indes.

Quelle merveilleuse histoire pourrait être tirée de la vie d’un marin basque qui irait chasser la baleine ou pêcher la morue une année et qui, une autre année, se ferait engagé sur un navire qui se rendrait aux Indes occidentales (c’est ainsi que l’on nommait les possessions espagnoles des Caraïbes et des côtes environnantes avant que l’appellation Amérique ne se répande à partir du milieu du 16e siècle)! 

Sa participation, par exemple, à la conquête du Mexique, de 1519 à 1521, devant être écartée, car beaucoup trop précoce pour être vraisemblable, reste à voir si sa participation à l’aventure de Francisco Pizarro au Pérou, de 1531 à 1534, pourrait être chronologiquement possible, ou s’il serait plus prudent de plutôt l’embarquer sur un des navires qui accompagnaient l’expédition de Jimenez de Quesada sur le fleuve Magdalena en 1536. 

Sans être encore certain du nom de ce marin, je penche pour quelque chose d’aussi commun que Juan. Pour ce qui est de son patronyme, après avoir vu cette image sur un site internet consacré aux Basques, j’ai pensé qu’il pourrait s’appeler Juan de Zumarraga. 


Dans un livre de bâptemes de Zumárraga de 1526 figure le dessin d'une chaloupe avec cinq rameurs, le patron à la barre et un harponneur, avec une baleine capturée

Dans un livre de baptêmes de Zumarraga de 1526 figure le dessin d'une chaloupe et une baleine capturée.





Ce nom illustre très bien ce que j’attends de mon personnage, car le lien que crée cette image qui représente une activité de pêche associée aux Basques avec la conquête du Nouveau-Monde par les Espagnols est très fort. En effet, je ne m’en suis rendu compte après l’avoir inventé, Juan de Zumarraga est aussi le nom du premier évêque de Mexico (nommé en 1528). Il était natif d’une ville située à une quarantaine de kilomètres de Zumarraga. Ensuite, Miguel Lopez de Legazpi, le fondateur, en 1571, de Manille aux Philippines était originaire de... Legazpi, située à quelques kilomètres de Zumarraga. La quantité de conquistadors natifs du pays basques est d’ailleurs impressionnante, ce qui démontre bien que le pays basque «was the nursery of spanish seamen, wich supplied most of the man power on the american run» (Amerikanuak: Basques in the New World).




Cependant, même si le contexte dans lequel le personnage de Juan de Zumarraga évoluerait m’apparait original et intéressant, je ne crois pas qu’il puisse m’être utile pour illustrer les différences entre ce qui s’est passé au Canada au début de la Nouvelle-France et ce qui s’est passé au début de la Colombie. Ce qui fait que, en date d’aujourd’hui, je ne sais pas encore si je vais me lancer dans cette aventure. Donc, même si je peux revendiquer la conception du personnage de Juan, il n'est pas impossible que cela se termine par un avortement.   




Post Scriptum (30 avril 2013)

La possibilité d'un avortement du personnage de Juan de Zumarraga, que je mentionne à la toute fin du texte que j'ai mis en ligne hier, n'a pas été longue à se manifester. En effet, dans les heures qui ont suivi la mise en ligne de ce texte, j'ai trouvé sur internet le site d'une écrivaine américaine d'origine basque, Christine Echeverria Bender, qui est l'auteure de trois romans dont les personnages principaux sont de jeunes marins basques. Le troisième de ces romans, The Whaler's forge, publié en 2009, raconte l'arrivée en 1364 d'un navire de chasseurs de baleines sur les côtes de l'Amérique du Nord. Au moment d'entreprendre son voyage de retour, un des membres de son équipage, Kepa de Mendieta, est laissé à terre par accident. Le roman raconte ses efforts pour survivre alors que l'hiver s'annonce. 


(Cliquez sur l'image pour lire le premier chapitre)

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Ses deux précédents romans avaient des thèmes semblables. Le premier, Challenge de Wind, publié en 2000, raconte les aventures de Domingo Laca, un jeune basque né dans une famille de chasseurs de baleines qui, en 1492, s'engage comme matelot sur la Santa Maria de Christophe Colomb. 


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Le deuxième, Sails of fortune, publié en 2005, raconte le voyage autour du monde (de 1519 à 1521) de Juan Sebastian Elkano, le marin basque qui commandait la Victoria, le seul des navires de Fernand de Magellan qui revint en Espagne avec les 18 survivants des 234 membres de l'expédition.  


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De plus madame Echeverria a un quatrième ouvrage en chantier. Il s'agirait d'un roman racontant le voyage de Juan Rodriguez Cabrilho qui explora la côte ouest-américaine en 1542. 


Conclusion : Après avoir feuilleté les premières pages de Whaler's forge et de Challenge de wind, sans cependant vouloir porter de jugement sur la qualité de son écriture, je crois que par ses origines basques elle a un bagage culturel qui me fait cruellement défaut pour écrire ce genre d'histoires. Ainsi, j'ai pu lire dans les premières pages de Whaler's forge, que son héros jouait du "txistu", une flûte traditionnelle basque. Dans les premières pages de Challenge de wind, j'ai pu aussi lire des lignes sur des rites préchrétiens. Par contre, le fait qu'elle est mis des arquebuses dans les mains de ses personnages dans Whaler's forge, un roman qui se passe en 1364 est une grosse erreur chronologique ces armes n'étant apparues que plus d'un siècle plus tard. 

mercredi 10 avril 2013

La surpêche des chalutiers chinois et la conquête de l'Amérique par les Espagnols




En lisant cette semaine un article (voir ici) sur la scandaleuse surpêche pratiquée par des chalutiers géants qui vident le fond des mers dans les eaux internationales, j’ai immédiatement fait un parallèle entre ces agissements qui détruisent inconsidérément les ressources de la planète dans le but de réaliser des profits à court terme et le comportement tout aussi inconsidéré des Espagnols lorsqu’ils s’établirent en Amérique au début du 16e siècle. 



Sans vouloir m’inscrire dans la controverse sur le nombre d’êtres humains qui habitaient ce continent avant l’arrivée de Colomb en 1492 et ce qui en restait un siècle plus tard, il n’en demeure pas moins que tout le monde est d’accord pour reconnaître la stupéfiante rapidité avec laquelle s’est réduite cette population.  

Ainsi, les deux ou trois millions d’habitants de la première ile des Antilles que les Espagnols ont colonisée, La Espanola (l’ile de Saint-Domingue où se trouvent maintenant Haïti et la République dominicaine), avaient quasiment disparus vingt-cinq ans plus tard (il ne restait que 60,000 adultes mâles en 1509, 11,000 en 1518, et moins de 500 l’année suivante après une épidémie de variole). Cette disparition a engendré une pénurie de main-d’oeuvre qui a poussé les conquérants à se lancer dans une chasse aux esclaves sur les autres îles des Caraïbes ainsi que sur les côtes de la «Tierra Firme» (Venezuela, Colombie et les pays de l’actuelle Amérique Centrale). Comme ceux-ci mourraient tout aussi rapidement, ils se sont alors tournés vers le tout aussi odieux trafic des esclaves africains.

Dans l’ancien empire Aztèque au centre du Mexique, des 25 millions d’habitants qui y vivaient en 1518 avant l’arrivée des Espagnols, il n’en restait plus que 700,000 en 1623.


«Qui parmi les générations futures croira cela ? Moi-même, qui écris ces lignes, qui l’ai vu de mes yeux et qui n’en ignore rien, je peux difficilement croire qu’une telle chose ait été possible.» 


Ces lignes, ont été écrites par Bartolomé de las Casas, l’un des plus célèbres militants de la protection des indigènes des Amériques qui fait la preuve que tous les Espagnols n’étaient pas insensibles devant ce qui se passait. Très tôt, des hommes courageux, comme Antonio de Montesinos en 1511, ont dénoncé à leurs risques et périls le scandaleux génocide qui se déroulait sous leurs yeux. À ce propos, le magnifique film Even the rain, reprend cette histoire en dressant un parallèle entre la situation actuelle en Bolivie et ce qui arriva à Saint-Domingue à la fin du 15e siècle. 





Montesinos, un dominicain, est l’un des personnages de la reconstitution historique qui constitue l’une des trames de ce film. Il est célèbre pour le sermon qu’il adressa à ses ouailles, des propriétaires terriens de Santo Domingo en 1511 :


«Dites-moi de quel droit et en vertu de quelle justice vous tenez ces Indiens sous une si terrible et cruelle servitude. En vertu de quelle autorité avez-vous fait d’aussi détestables guerres à ces hommes qui vivaient tranquilles et pacifiques chez eux où vous êtes venus les détruire massivement en leur infligeant une mort et des destructions inouïes ? Comment osez-vous les tenir dans un tel asservissement, épuisés, sans nourriture, sans soigner les maladies qu’ils contractent à cause du travail excessif auquel vous les soumettez et dont ils meurent ou plus exactement ils sont assassinés par vos soins pour vous permettre d’extraire et d’amasser toujours plus d’or ?»



Certains sont prêts accorder une quasi-absolution aux conquistadors sous prétexte qu’ils n’auraient pas volontairement introduit les microbes qui ont causé les épidémies responsables d’une grande partie de cette mortalité. D’accord, sauf que même si les maladies se sont parfois répandues avant même l’arrivée des Espagnols, comme au Pérou par exemple, d’autres facteurs dont les conquérants, et surtout le système financier qui leur permettait d’entreprendre leurs expéditions, étaient entièrement responsables ont contribué à affaiblir ces sociétés et à les rendre encore plus inaptes à se défendre contre les maladies. Et ces facteurs sont directement liés aux impératifs de rentabilité qui animaient les opérations de conquêtes. 

Nous avons tous appris que les Européens avaient entrepris d’explorer l’Atlantique parce que les circuits commerciaux qui depuis des siècles approvisionnaient l’Europe en épices et soieries avaient été coupés par les Turcs après la prise de  Constantinople en 1453. La recherche d’un autre chemin pour atteindre l’Asie aurait ainsi amené Christophe Colomb à découvrir l’Amérique, et en croyant qu’il s’y trouvait à nommer «indiens» les gens qui y vivaient. Erreur qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours et qui continue de poser problème, car faute d’un nom propre pour ce continent, comment faudrait-il les appeler, le terme «Amérindien» n’étant pas plus approprié ?

Là où je veux en venir avec ma comparaison entre la surpêche et l’extermination des peuples qui habitaient l’Amérique, c’est que les expéditions de découvertes espagnoles, portugaises, anglaises ou françaises étaient presque toutes financées en partie ou totalement par des commerçants et banquiers italiens. Les royautés au nom de qui les nouvelles terres découvertes étaient revendiquées n’avaient en réalité de grandeur que dans leurs titres. Aucune n’avait les moyens de soutenir de telles expéditions, car à cette époque l’Europe sortait tout juste du Moyen-âge et les états nations commençaient à peine à se former. Envoyer une flotte de caravelles au-delà des océans équivalait presque à envoyer une fusée sur la Lune. La dette ainsi due imposait des impératifs de rentabilité qui avaient une énorme influence sur la conduite des explorateurs, les amenant à traiter les populations indigènes de façon inhumaine ou en niant même leur humanité. Le capitalisme était en train de naître et la découverte de l’Amérique a joué un rôle fondamental dans son développement, l’or et l’argent du Pérou et du Mexique constituant sa principale mise de fonds. Selon Michel Beaud dans son ouvrage, Histoire du capitalisme, «le fabuleux pillage de l’Amérique» fut la première étape du développement du capitalisme. 

Ce n’est pas un hasard si un grand nombre d’explorateurs étaient d’origine italienne que ce soit Cristoroforo Colombo, natif de Gênes ; Amerigo Vespucci, natif de Florence ; Giovanni da Verrazzano, également natif de Florence ; Giovanni Caboto, originaire de Gênes et qui est devenu John Cabot pour les anglophones. 

Voici un extrait d’un très intéressant ouvrage de Thomas Gomez, L’invention de l’Amérique, qui explique bien ce qui s’est passé : 

«En observant le déplacement de l’épicentre des mouvements commerciaux de la Méditerranée orientale vers l’Atlantique, on s’aperçoit que le rôle joué par les Génois fut considérable. Lorsque leurs colonies levantines commencèrent à décliner par suite des attaques turques, bon nombre de Génois partirent s’établir dans les grandes villes espagnoles et en particulier dans celles du Sud. Mais, fait essentiel pour la péninsule, ils n’arrivèrent pas les mains vides : ils apportaient des capitaux importants ainsi que des techniques financières et commerciales. Ils avaient également la maîtrise de l’art de  la navigation et une grande expérience de la colonisation... Quels que soient les promoteurs des grandes équipées d’exploration et de colonisation, on trouve très souvent à leur tête des Italiens qui mettent leur expérience, leur savoir-faire et leurs capitaux au service de monarques habités par le désir d’expansion économique... Sous quelle bannière que ce fut, il est clair que la contribution des Italiens aux voyages d’exploration et à la mise en place des premiers empires coloniaux de dimension mondiale s’avéra fondamentale.» (page 51)

Les Italiens ne sont plus depuis longtemps des acteurs importants du développement du capitalisme. Ils ont vite été écartés par les Flamands, les Anglais, les Américains qui, à leur tour, sont en train d’être dépassés par les Chinois. Mais c’est toujours la même chose qui se reproduit, et cela dans tous les secteurs de l’activité économique. Le développement des technologies permet, comme le montre l’article auquel je fais référence au début de ce texte, la construction de chalutiers géants qui joins à des navires-usines frigorifiques vident le fond des mers. Ce processus de destruction de la planète au nom de la recherche d’un profit à court terme est tout à fait identique au processus qui a entraîné la disparition de 90% de la population des continents américains lors de leur conquête, anéantissant des civilisations entières. 

En lisant l’histoire de la conquête de la Colombie, je découvre des descriptions sur les agissements des Espagnols qui montrent extraordinairement bien le processus de destruction dont ils furent les agents, la plupart du temps à leurs dépends. Je crois que cette histoire est un très intéressant objet d’étude, car étant le dernier grand territoire à être conquis après le Mexique et le Pérou, son invasion presque simultanée et presque systématique par trois armées partant de trois points différents est une excellente démonstration de la puissance de destruction du capitalisme, d’où est issue la Colombie d’aujourd’hui. 


Note : Comme cela fait 2 ans ce mois-ci que j'entretiens ce blog et que je n'ai jamais reçu un seul commentaire de la part de l'un de mes 1160 visiteurs, je me suis demandé s'il était possible qu'il y ait un problème. Après vérification, je me suis rendu compte que mon site était configuré de telle sorte que personne ne pouvait laisser de commentaire à part ses trois membres inscrits. J'ai donc changé cette option pour ouvrir les commentaires à tous, en espérant que cela ait un effet positif, car j'ai beau voir ce site comme un exercice d'écriture, presque un journal intime, cela me ferait quand même plaisir d'obtenir quelques réactions extérieures de temps en temps. 

mardi 19 mars 2013

Tout le monde connaît Cortés et Pizarro, mais qui connaît Jimenez de Quesada ?


Dire que tout monde connaît Hernan Cortés et Francisco Pizarro est peut-être une exagération, mais je me plais quand même à croire que la majorité des personnes qui ont une connaissance minimale de l’histoire de l’humanité sont capables reconnaître le nom du conquérant des Aztèques au Mexique et celui du conquérant des Incas au Pérou. Ces deux personnages n’ont peut-être pas la notoriété d’un Christophe Colomb, mais ils ne doivent pas être très loin derrière lui. Mais qu’en est-il de Rodrigo Jimenez de Quesada, le chef de l’expédition espagnole qui s’empara du territoire habité par les Muiscas en Colombie, une civilisation qui avait atteint un degré de développement presque aussi avancé que celui des Aztèques et des Incas ? 

Cette carte (1) montre le territoire occupé par les Muiscas sur les hauts plateaux situés en amont du fleuve Magdalena, là où les Espagnols ont fondé la ville de Santa Fe qui va plus tard devenir Bogota, la capitale de l’actuelle Colombie. (Cliquez sur la carte pour la grossir)





Habiles agriculteurs, commerçants, tisserands et orfèvres, les Muiscas n’étaient pas un peuple guerrier et n’offrirent aucune résistance devant l’envahisseur. Pas un seul  Espagnol n’est mort au combat pendant la conquête de leur territoire, de sorte qu’aucun récit d’héroïques faits d’armes n’en est ressorti même si seulement environ 170 des 600 hommes qui composaient l’expédition à son départ de Santa Marta, en avril 1536, étaient encore vivants lorsqu’ils sont arrivés au pays des Muiscas en mars 1537. Les autres étaient morts de faim, d’épuisement, de maladies, de noyades, dévorés par les caïmans ou tués lors de sporadiques combats contre les peuplades qui habitaient les rives du fleuve Magdalena. Le plus grand mérite de Jimenez de Quesada en tant que chef de cette expédition a probablement été de ne pas avoir été assassiné par ses propres hommes au cours du calvaire qu’ils ont dû endurer lors de ce parcours de 1000 kilomètres qu’ils ont entrepris afin de trouver un chemin vers le Pérou, car tel était leur objectif : rejoindre ce pays récemment conquis par Francisco Pizarro. Ils voulaient eux aussi s’enrichir. Heureusement pour eux, ils ne s’y rendirent pas, car ils n’auraient sans doute pas survécus aux périls qui les attendaient plus en amont. Stoppés dans leur marche par une crue des eaux, ils ont bifurqué de leur itinéraire qui suivait le fleuve pour emprunter des sentiers qui les ont amenés à gravir la Cordillère Orientale où ils ont découvert, à 2,700 mètres d’altitude, un plateau de 30,000 kilomètres carrés de fertiles terres densément peuplées par les Muiscas. Ils vont y récolter le second plus riche butin de toutes les conquêtes faites par les Espagnols en Amérique, après celui du Pérou. Beaucoup plus que ce que la majorité des soldats de Cortés reçurent après la conquête du Mexique. Désireux de bien assurer leur mainmise sur ce territoire, qu’ils appelèrent Nouvelle-Grenade, les membres de l’expédition l’exploreront pendant deux ans sans jamais tenter de donner des signes de vie à leur base de départ.  

En prenant assez tardivement connaissance de cette histoire, je me suis demandé comment il se faisait que je n’en avais jamais entendu parler auparavant et pourquoi le nom de Jimenez de Quesada m’était absolument inconnu.

Ainsi, ce premier matin à Bogota, le 29 janvier 2013, alors que je m’apprêtais à partir seul visiter le quartier de la Candelaria, le quartier historique de la ville, je n’ai pu dire le nom de Jimenez de Quesada au complet lorsqu’on m’a demandé si je savais par coeur l’adresse de l’hôtel où nous logions. Tout ce que je me rappelais c’était que nous étions au coin de la Carrera 5 et de l’Avenida Quesada. Mais ce n’était pas suffisant, paraît-il, parce que les gens ne me comprendraient pas si je ne disais que Quesada, car, usuellement, les gens l’appellent plutôt l’Avenida Jimenez. J’ai dû avouer que je ne me rappelais pas ce qui venait avant ce Quesada, un nom que j’avais pourtant rencontré à quelques reprises au cours des lectures que j’avais récemment faites pour connaître un peu plus l’histoire de ce pays avant de le visiter.

En constatant mon ignorance presque absolue d’un personnage aussi important dans l’histoire de la conquête des Amériques, je me suis mis à penser que si moi, une personne qui a toujours eu un grand intérêt pour l’Histoire, je ne le connaissais pas, que pouvait-il en être des autres québécois ?  

Ma première démarche pour essayer de répondre à cette question a été d’aller vérifier si je pouvais trouver un livre sur lui dans le réseau des bibliothèques publiques de la ville de Montréal. Je n’y ai rien trouvé. Absolument rien ! Rien non plus chez Renaud-Bray.

À la bibliothèque nationale du Québec, un seul titre est sorti quand j’ai inscrit «Jimenez de Quesada» dans l’outil de recherche de son catalogue : Le chevalier de l’Eldorado de German Arciniega, la traduction française d’un livre publié pour la première fois en Colombie en 1939. Il ne doit pas être très en demande, car j’ai dû attendre une semaine après l’avoir demandé, car ils ont dû le faire venir d’une réserve située à l’extérieur de la bibliothèque. De plus, ce n’est pas à proprement parler une biographie ou un livre d’Histoire. Il s’agit plutôt d’un essai littéraire sur un fond historique, car l’auteur y propose l’hypothèse que Jimenez de Quesada aurait servi de modèle pour le Don Quichotte de Cervantès. Le livre d'Arciniega semble avoir eu une assez bonne réputation, car en plus de l’exemplaire en français que j’ai trouvé à la Bibliothèque Nationale, il y en un exemplaire dans sa version anglaise à l’Université McGill et à l’Université Concordia et un autre en espagnol à l’Université de Montréal et à l’Université Laval. 

Le chevalier de l’El Dorado est le seul livre en français entièrement consacré à Jimenez de Quesada que l’on peut trouver à Montréal. Par contre, j’ai trouvé à la bibliothèque de l’Université du Québec à Montréal un ouvrage en français qui traite de «l’économie coloniale et travail indigène dans la Colombie du XVIe siècle». Il s’agit d’un travail intitulé L’envers de l’Eldorado réalisé par Thomas Gomez. On peut y trouver dans sa première partie un récit qui raconte la conquête du pays muisca par l’expédition commandée par Jimenez, mais l’intérêt de l’ouvrage réside plus dans sa description du contexte socio-économique de la nouvelle colonie ainsi que de ce qu’il adviendra des populations indigènes après leur conquête. On sait que les «indiens» ne représentent plus que 3.4 % de la population de l’actuelle Colombie, ce qui démontre l’ampleur du désastre démographique qui y fut à l’oeuvre.

C’est un peu mieux en anglais. En effet, on peut trouver The Conquest of New Grenada (qui date de 1922), de Robert Graham, à l’Université Concordia, l’Université McGill et à l’UQAM, ainsi que sur les rayons de la librairie Chapter-Indigo. De plus, il est disponible sur Amazon. Il y a aussi Invading Colombia, de J. Michael Francis, dont on peut trouver un exemplaire à la bibliothèque de l’Université du Québec à Montréal et à l’Université McGill, de même que sur Amazon. 

Si vous lisez l’espagnol, vous pouvez également trouver un livre intitulé Ximenez de Quesada en sus relaciones con los cronistas, de Demetrio Ramos Pérez, à la bibliothèque de l’Université de Montréal et à celle de l’Université McGill. Il y a aussi L’Epitome de la Conquista del Nuevo Reino de Granada qui est disponible à l’Université de Montréal.

Cette absence quasi totale de documentation en français, qui n’est d’ailleurs guère mieux en anglais est étrange alors que les biographies plus ou moins romancées de la vie de Cortés ou de Pizarro pullulent. Je n’ai eu que l’embarras du choix lorsque j’ai voulu me renseigner sur ces deux hommes.

Bien sûr, je suis conscient que la possibilité de trouver des livres sur l’histoire de la conquête de la Colombie ou sur la vie de Jimenez de Quesada n’est pas une priorité absolue, mais je crois qu’il devrait quand même être possible d’en trouver, car on ne sait jamais ce que sera l'effet de la lecture d'un livre.

Le premier livre que j’ai lu dans ma vie fut L’or des Incas, de Jacques Seyr (un pseudonyme de Henri Verne, l’auteur de la série Bob Morane), un petit livre de la collection Marabout Junior qui racontait la conquête du Pérou. Je l’ai reçu en cadeau en troisième année du primaire lors de la remise des prix de la fin de l’année. Le dernier jour d’école de l’année, il y avait une foule de cadeaux étalés sur le bureau de l’institutrice. Le premier de la classe choisissait celui qu’il voulait et tous les autres faisaient de même chacun son tour selon son rang. Je ne me rappelle pas s’il y avait un cadeau pour tout le monde. Probablement pas. Peut-être seulement pour les dix premiers. En tout cas, mon rang habituel étant le septième ou le huitième j’ai eu le droit de choisir quelque chose. Je ne me rappelle plus ce qu’il y avait d’autre : un ballon, une balle ou un batte de baseball, quelques livres peut-être…, j’ai pris L’or des Incas, et je ne le regrette pas. 


Ce fut le premier livre de ma bibliothèque, et ce n’était pas n’importe quelle sorte de livre : c’était un livre d’Histoire, un peu romancé sans doute, mais quand même une bonne façon de commencer. Je l’ai lu et relu pendant des années, à raison de trois ou quatre fois par année. C’est sans doute de là que vient mon goût pour l’Histoire. L’année suivante, j’ai vu au magasin général du village où je vivais un autre livre du même auteur dans la même collection : Les Conquérant du Nouveau-Monde, un livre dans la même veine que L’or des Incas, mais racontant cette fois la conquête du Mexique par Cortés. Ayant un peu d’argent de poche, je l’ai acheté. Ma vocation d’amateur d’Histoire était lancée. Toute ma vie j’ai aimé lire des livres d’Histoire, mais jamais, jamais, je n’avais entendu parler de Jimenez de Quesada avant de faire connaissance avec une colombienne et de m’être par la suite intéressé à l’histoire de son pays.  

Alors que le Canada et la Colombie viennent de signer, en août 2011, un Accord de libre-échange et que le nombre de colombiens vivant au Québec augmente d’année en année, il serait bon je crois que nous puissions partager des informations sur nos histoires respectives, qui, au fond, ne sont pas si différentes si on prend le temps de les étudier avec un peu plus d’attention. Ce que je me propose de faire en commençant par me documenter davantage sur l’histoire de la Nouvelle-Grenade avant de tenter une comparaison avec l’histoire de la Nouvelle-France. 


Pour me documenter sur l’histoire de la conquête de la Colombie, étant donné qu’il n’y a pour ainsi dire pas de possibilité de trouver des livres sur le sujet en français, je me rends sur le site de la bibliothèque virtuelle de la Biblioteca Luis Angel Arango de Bogota. Plusieurs ouvrages y sont disponibles en lecture libre, entre autres le tome 1 de l’Historia de Colombia, de Jorge Orlando Melo : El establecimiento de la dominacion espanola (Voir ici) qui est considéré comme ce qui s’est fait de mieux sur le sujet, et, un autre incontournable : Descubrimiento del nuevo reino de Granada y fundacion de Bogota (1536-1539), de Juan Friede (Voir ici).  

Historia-de-Colombia

Portada



(1) Tirée de L’Envers de l’Eldorado, économie coloniale et travail indigène de la Colombie du XVIe siècle, un ouvrage de Thomas Gomez publié en 1984 par l’Association des publications de l’Université Toulouse-Le Mirail.



mardi 12 mars 2013

Vidéo sur le Musée de l'or à Bogota en Colombie

Alors que j'étais en train de chercher une image, que je voulais joindre à un texte que je suis en train d'écrire sur la conquête de la Colombie, je suis tombé par hasard sur cette vidéo du Museo del Oro. 

Le Museo del Oro est ce que j'ai trouvé le plus intéressant à visiter à Bogota, la capitale de la Colombie.

Il s'agit d'un musée qui est entièrement consacré à la présentation d'objets en or fabriqués par les peuples qui habitaient ce pays avant l'arrivée des Espagnols au XVIe siècle. Les pièces les plus spectaculaires ont été fabriquées par les Muiscas qui habitaient sur le haut plateau où s'étale aujourd'hui Bogota. Bien qu'on ne trouve pas d'or dans cette région, les Muiscas étaient d'habiles orfèvres et ils se le procuraient auprès d'autres peuples en l'échangeant contre le sel qu'ils produisaient ainsi que contre les draps de coton qu'ils tissaient.  

La vidéo est en espagnol, mais, comme il semble qu'elle est destinée aux enfants en apprentissage de l'espagnol comme langue seconde, sa narration est très simple, très lente et très bien articulée ce qui fait que je crois qu'elle est compréhensible pour un francophone. De toute façon, les images valent 1000 mots.  

mercredi 6 mars 2013

Histoire de la Colombie : le délire de la Conquête




Lors de mon récent et trop court séjour en Colombie en février dernier, j’ai eu le plaisir de recevoir un livre en cadeau.  Bien entendu un livre en espagnol, une langue avec laquelle j’arrive généralement à me faire comprendre dans les situations les plus élémentaires et à parfois comprendre mes interlocuteurs, quand ils ne parlent pas trop rapidement ; mais dans laquelle j’ai cependant la prétention d’être capable de lire des textes complets avec plus ou moins de facilité et plus ou moins d’exactitude selon la complexité de l’écriture, en m’aidant, il va de soit, d’un dictionnaire quand c’est nécessaire. (Cliquez sur l'image pour l'agrandir)





Ce livre, qui s’intitule : «Enigmas y arcano del delirio de la Conquista, rudimentos de legalitad y anarquia en la mentalitad colombiana, de Bastidas a Quesada», que je peux traduire par : «Énigmes et mystères du délire de la Conquête, rudiments de légalité et d’anarchie dans la mentalité colombienne, de Bastidas à Quesada»(1), a été écrit en 1993 par un psychanalyste, José Gutiérrez. Il m’a été offert la veille de mon retour à Montréal par Gabriel Restrepo, un sociologue très connu en Colombie et professeur de l’Universidad National à Bogota,.

J’étais d’autant plus honoré du cadeau qu’une dédicace de la main même de l’auteur adressée à Gabriel Restrepo se trouve dans cet exemplaire. Incidemment, Gabriel est l’auteur du texte de la quatrième page de couverture du livre. Cette présentation, tirée d’un compte-rendu de lecture qui a été publié dans le journal El Tiempo, est une excellente mise en contact avec l’oeuvre de Gutiérrez : 

«Le résultat est fascinant, bien que loin d’être conclusif... pour le moment, sans doute, une nouvelle interprétation de la Conquête en émerge, très éloignée à la fois de l’apologie hispanique comme de l’objection qui surgit chez ceux qui déplorent la brusque interruption de l’évolution indigène. Très bien documentée, autant dans l’ancienne que dans la nouvelle historiographie, l’oeuvre reflète ce qui a déjà été produit à partir de différentes visions contradictoires pour élaborer une nouvelle image plus vraisemblable de la conquête... les pistes qui surgissent du livre de Gutierrez pour dresser le portrait d’un inconscient collectif sont si fécondes... que bien que tant de mythes n’ont pas encore été dominés, ni toutes les énigmes déchiffrées, il en ressort la conviction d’avoir rencontré un solide chemin d’autocompréhension de nos origines historiques».  

Dès le lendemain de la soirée au cours de laquelle j’ai reçu ce livre en cadeau, c’est-à-dire dès que j’ai pu m’asseoir pour attendre l’heure du départ de mon avion dans la salle d’attente de l’aéroport El Dorado (2), je l’ai ouvert pour en lire la première page et j’ai aussitôt bloqué sur son premier paragraphe. Non pas que mon niveau de compréhension de la langue espagnole ne me permettait pas de le comprendre, car il ne se trouvait là aucun mot dont je ne connaissais pas le sens, mais plutôt parce que je ne comprenais pas trop où voulait en venir l’auteur. En effet, il y dit  qu’il avait peut-être oublié un événement primordial de l’histoire de son pays parce qu’à force de dédaigner l’importance de ce que l’on sait, on oublie. Il poursuit au paragraphe suivant en disant que c’est un peu la même chose qui se produit avec la psychanalyse dans l’exercice de laquelle le thérapeute doit faire semblant de ne pas savoir.     

J’avoue que je connais très peu de choses de la psychanalyse et que le discours de José Gutiérrez à son sujet m’a paru quelque peu obscur. Cependant, il ne s’éternise pas sur la question et, quelques lignes plus loin, il revient au fameux événement historique qu’il avait oublié et qui, opportunément, avait soulevé mon intérêt. 

Il s’agit de l’arrivée à Santa Marta, le 14 juin 1514, de ce qui, d’après lui, était la plus grande et la plus dispendieuse des expéditions espagnoles en Amérique. Je dis «d’après lui», car, je n’ai pas de certitudes là-dessus, bien qu’il soit possible qu’avec ses 22 navires et les plus de 2000 hommes qu’ils transportaient, ce fût en effet l’une des plus imposantes expéditions financées par la Couronne d’Espagne, qui, tout compte fait, a rarement sorti de l’argent de sa poche pour s’accaparer de son immense empire. La plupart des expéditions de découvertes et d’explorations étaient en effet financées par le privé. De plus, la date du 14 juin augmentait encore plus mes doutes sur la rigueur des informations historiques de Gutiérres, car Jorge Orlando Melo, dans son «Historia de Colombia : El establecimiento de la dominacion espanola», un des ouvrages les plus reconnus dans l’historiographie colombienne, affirme plutôt que c’était le 12 juin. 

Mais ce n’était pas cela qui me préoccupait le plus. Ce qui m’agaçait, c’était que je me demandais pourquoi il dit qu’il s’agissait là d’un événement primordial dans l’histoire de la Colombie. En fait, cette expédition commandée par Pedro Arias Davila, (mieux connu sous le nom de Pedrarias et surtout réputé pour avoir fait exécuter Vasco Nunez de Balboa, le découvreur de l’Océan Pacifique), ne fit qu’un très bref arrêt à Santa Marta pour s’y emparer de quelques indigènes dans le but de les vendre comme esclaves. Elle se dirigeait vers la Castille d’Or (qui recouvrait les territoires actuels du Nicaragua, Costa-Rica, Panama et la côte atlantique de la Colombie actuelle) dont Pedrarias venait d’être nommé gouverneur. Plusieurs expéditions avaient déjà exploré la côte atlantique de la Colombie actuelle : Rodrigo de Bastidas en 1500, Christophe Colomb lors de son quatrième voyage en 1503, Juan de la Cosa en 1504, Alonso de Ojeda et Diego de Nicuesa en 1510, sans parler des nombreuses expéditions illégales qui écumèrent cette côte pendant cette période pour s’y procurer de l’or et des esclaves.

Alors pourquoi Gutiérrez fait-il tout un plat du passage de l’expédition de Pedrarias à Santa Marta ce 14 juin 1514, en amorçant son essai avec l’évocation de cet événement ?

Il l’explique dans les pages suivantes. La flotte de Pedrarias avait retardé son départ de 5 mois pour attendre un document que les conseillers de la Couronne avaient mis du temps à finaliser. Ce jour-là, à Santa Marta, pour la première fois, mais loin d’être la dernière, le notaire de l’expédition a fait la lecture du «Requerimiento». Un document qui permettait aux Espagnols de déclarer la guerre aux indigènes et à les soumettre à l’esclavage en toute «légalité» s’ils ne répondaient pas positivement à la demande de soumission qui leur était faite dans ce texte au nom du Roi et de la très Sainte Église Catholique.  

Évidemment, il s’agissait là d’une formalité, et une véritable farce, puisque la plupart du temps le «Requerimiento» était lu, comme ce fut le cas à Santa Marta, en l’absence des principaux intéressés, les indigènes, et que, de toute façon, même s’il y en avait eu un, il n’aurait strictement rien compris puisqu’il n’y avait pas de traducteur. 

Autant pour Gutiérrez que pour quiconque examine la conduite de ces premiers explorateurs du Nouveau-Monde, il est normal de se questionner sur la manière dont les actes de ceux-ci ont été en contradiction avec leurs déclarations idéologiques. D’un point de vue psychologique, l’établissement des Espagnols en Amérique commença d’un très mauvais pied, et pas seulement d’un point de vu psychologique, car le «Requerimiento» entraîna une répartition des indigènes entre les conquérants et la mise en place du système des «encomiendas» : des terres qui étaient accordées aux plus méritants des conquérants auxquels ont attribuaient un certain nombre d’indigènes pour y travailler sous un régime quasi esclavagiste. Ce système, bien que révoqué un peu plus tard, s’est perpétué sous la forme des latifundias : de grands domaines agricoles qui exploitent les paysans sans terres. Il s’agit d’une problématique qui a été présente tout au long de l’histoire de la Colombie, et qui encore aujourd’hui continue de miner le climat social puisque les fondements historiques de la guérilla des Farcs se trouvent dans la question du partage des terres agricoles. Cette question est d’ailleurs à l’ordre du jour des discussions qui ont présentement lieu à La Havane entre le gouvernement colombien et cette organisation en vue d’arriver à trouver une solution au conflit armé qui sévit dans ce pays.  

Face à ce conflit et à l’ambiance de violence que l’on trouve en Colombie, je me demande comment cela s’est formé, car au-delà des explications sur le contexte économique, il faut, je crois, comprendre qu’elles en sont les origines historiques. Comment l’Histoire peut nous aider à comprendre la situation actuelle. Je m’interroge d’ailleurs aussi sur ce qui nous différencie de cet univers ici au Canada. Et, de la même manière, je me demande ce qui s’est passé en Nouvelle-France à l’époque des premiers établissements. Si Samuel de Champlain, le fondateur de Québec, en 1608, est connu pour avoir mis sur pied un système de relations amicales avec les premiers habitants de cette région, ce ne fut pas du tout le cas pour Jacques Cartier, qui soixante-dix ans auparavant (1534-1542) explora la vallée du Saint-Laurent et qui se comporta presque de la même façon que les Espagnols le firent plus au sud. Nous qui, au Canada, nous offusquons si facilement du cruel traitement que les Espagnols imposèrent aux indigènes des Caraïbes et du continent américain, étions-nous si différents en Nouvelle-France ? 

Les réponses à ces questions prendront probablement beaucoup de temps à se documenter et à s’élaborer. J’en ai probablement pour des années si je persiste dans cette voie. Cependant, quoi qu’il advienne, mon intention est de publier sur ce site les différentes étapes de ma démarche de recherche. Pour l’instant, voici deux exemples d’événements qui se sont passés, l’un à Santa Marta, le premier établissement permanent en Colombie et, l’autre, à Québec, le premier établissement permanent au Québec.   

Dans son troisième chapitre, José Gutiérrez examine le sort de Rodrigo de Bastidas, le premier et le «bon» gouverneur de Santa Marta qui fut assassiné en 1527 par 6 de ses 9 capitaines qui n’acceptaient pas qu’il leur interdise de faire des razzias dans les villages indigènes. Santa Marta étant le premier établissement permanent en Colombie ainsi que la première tentative de colonisation, ce crime, suggère le psychanalyste Gutiérrez dans son livre sur le délire de la Conquête, devient le péché originel de la fondation de la Colombie et il se demande si cet événement ne pourrait pas expliquer les tortueux méandres de l’âme colombienne qui aurait commencé à se forger à partir de cet obscur crime originel.

À Québec, en 1608, alors que la nouvelle colonie fondée par Champlain se préparait pour son premier hiver, une mutinerie éclata. Ses quatre meneurs furent dénoncés. Duval, leur chef, fut pendu, étranglé et décapité, et sa tête plantée sur un pique. Bastidas n’aurait pas fait mieux s’il avait pu réagir à temps. Mais est-ce que cela aurait changé quelque chose dans l’histoire de la Colombie ? Aucun des conquérants espagnols en faveur de relations plus humaines envers les indigènes n’a jamais été capable de s’imposer.    


  1. Rodrigo de Bastisdad, qui, en 1525, a fondé Santa Marta, le premier établissement espagnol permanent en Colombie, et, Jimenez de Quesada, qui, en 1538, a fondé Bogota, la capitale du pays.
  2. Le choix de ce nom pour l’aéroport de la capitale de la Colombie n’est pas innocent : la conquête du pays s’est faite au cours d’expéditions qui étaient à la recherche de l’El Dorado.